Mercredi 31 Mars 2004, 9h30. Ca y est,
j'entre dans l'antre. On m'installe, on me fait patienter, on me dit d'attendre et que ça ne durera pas longtemps. Je ne suis pas seul, dans la pièce. Autour de moi, quatre hommes et quatre
femmes sont déjà là. Ils se regardent dans le blanc des yeux, ils attendent, ils espèrent, ils soupirent.
La salle d'attente est sobre, simple, dénuée. Il y règne une petite odeur prégnante et subtile propre à ce genre
d'endroits, qui me laisse m'installer dans une banquette et attendre à mon tour. Devant moi, sur la table basse, se trouve l'ensemble des revues qu'on peut espérer ici, de "Gala" à "Paris-Match"
en passant pas "Closer" et "Voici"... Mon Dieu, ça donne envie...
La pièce, elle, n'est pas très vaste et baigne dans une douce ambiance feutrée. Pas de posters sur les murs, pas de
publicité à outrance, à peine une ou deux plantes vertes. Le minimum et la sobriété réunis dans un ensemble pour le moins cosy, avec banquettes de cuir et chaises assorties, molletonnées et
agréables.
Par contre, les gens qui attendent avec moi me paraissent bien moins
agréables que la pièce elle-même. Ils me font face, grimacent et trépignent. C'est comme s'ils voulaient m'évincer, comme s'ils voulaient m'éliminer. Certains semblent anxieux, d'autres stressés,
quand d'autres encore font ceux que rien n'affectent... Il règne comme un malaise qui se transmet des uns aux autres, mais promis, juré, je ne me laisserai pas toucher par cette humeur
ambiante.
Alors, de mon côté, je me mets à les regarder, à les dévisager. Je les fixe, je les toise, je leur fait sentir qui je suis,
les amenant à baisser les yeux, fixer leurs chaussures et éviter mon regard. Ils se dandinent, se tripotent les doigts, l'attente se fait longue et interminable, personne n'ose parler, personne
n'ose même produire le moindre son qui, dans cette ambiance tendue et crispée, serait automatiquement décuplé.
Le premier d'entre eux est un homme. Il a la cinquantaine bedonnante
et grisonnante, une moustache sous les narines et un polo bleu ciel. Il semble le plus agité de tous, et déjà son polo bleu ciel vire de couleur par endroits, sous les coups de son anxiété. Il ne
me semble pas dangereux, juste échappé d'une masure dans le Gers où il retournera sans doute très vite. Je ne sais trop ce qu'il est venu chercher ici, mais il repartira sans doute très vite, et
sans l'avoir trouvé...
A côté de lui, une blonde. Jeune, pimbêche et vulgaire, elle est habillée du strict nécessaire qui sied à sa classe de
population : un justaucorps qui lui moule la poitrine opulente avec les tétons qui pointent par l'absence remarquée de soutien-gorge, un string qui dépasse de son jean taille-basse, le
chewing-gum qui se laisse mâchouiller allègrement bouche ouverte, et ce regard aussi vide que celui d'un escargot en train d'hiberner. Son Q.I ne semble en tout cas pas bien
élevé...
A la suite se trouve une vieille acariâtre en tailleur tartan et tirée
à quatre épingles. Elle a du connaître l'ivresse de l'amour une seule fois dans sa vie, et n'a malheureusement pas du aimer... Elle regarde d'un air pincé la pétasse blondasse à ses côtés, avec
dans les yeux comme une envie de meurtre. Suivent un jeune homme avec un pantalon baggie et une coiffure explosée, un type en costard-cravate avec les cheveux gominés, une obèse avec un goitre
volumineux et une robe d'un rose à faire pâlir Roselyne Bachelot, un type bodybuildé en T-shirt Extra-Small, et pour finir, une femme d'âge mûr, qui louche.
Quelle brochette, qui m'entoure ! Des archétypes, des caricatures d'eux-mêmes... Que m'est-il donc passé par la tête
pour avoir l'envie de venir ici ? Pourquoi ai-je décroché mon téléphone pour venir à ce stupide rendez-vous ? Mais maintenant que je suis là, il faut que j'aille jusqu'au bout !
Pas question de reculer, je sais que tout ne peut que bien se passer quand je passerai de l'autre côté... Alors je reprends la contemplation de mes comparses de salle d'attente...
La pétasse ouvre un peu plus la bouche en mâchant et se met à faire des bulles, avec son chewing-gum. La vieille en tartan
laisse échapper un grognement de mépris et lui jette un regard désapprobateur, tandis qu'elle se redresse sur son siège et défroisse sa jupe sur ses genoux. Le vieux bedonnant, lui, transpire
encore et son polo s'assombrit dans tous les angles, irrémédiablement. Déjà des odeurs émanent de lui et viennent me chatouiller les narines, il ne va pas falloir que ça dure trop longtemps,
cette histoire...
Le jeune au pantalon trop large se met un doigt dans le nez et
commence une fouille progressive et systématique de sa cavité nasale, ce qui a le don de l'absorber au plus au point, tandis que le type au costard, lui, ne fait rien. Le costaud, de son côté,
reste absorbé par le manège de la pimbêche qui le remarque. La jeune fille lui lance un regard évocateur, décroise puis recroise ses jambes d'une manière plus que suggestive et sourit en
reprenant sa mastication effrénée.
La dame qui louche regarde elle-aussi la blonde... ou peut-être le jeune homme au pantalon baggie, difficile de dire. Lui,
en tout cas, semble avoir découvert un fabuleux trésor qu'il admire entre ses deux doigts, qu'il tripote et fait rouler... Quelle mine réjouie a-t-il, juste avant de l'avaler...
Curieusement, personne ne regarde plus que ça la dame obèse, alors que pourtant, à elle seule, elle doit bien prendre deux
sièges ! Elle est engoncée dans sa robe flashie, mal assise, et a du mal à se tourner. Ca lui demande des efforts sans doute atroces qui la font renoncer. Elle attend, j'attends, tout le
monde attend... Et personne pour venir nous dire où ça en est ni quand on va pouvoir passer...
La salle d'attente me semble maintenant de plus en plus étroite, j'ai
besoin de respirer, de voir autre chose, mais il n'y a ici que ces portes fermées et ces huit personnes que je ne veux en rien côtoyer ! Ca me gonfle, m'oppresse, me titille, mais je tiens
bon, j'irai au bout de cette attente, je ne laisserai pas ma place ! Le vieux au polo aussi, est agité, ça devient une infection ! Ca ne semble pourtant pas déranger le jeune au
pantalon baggie qui entreprend frénétiquement la fouille de sa seconde narine.
C'est au tour de l'obèse, de se mettre à stresser. Elle tremble et sa peau s'agite en toutes sortes de remous et de
minivagues qui donnent à tout un chacun un début de mal de mer. Personne n'ose plus la regarder, ni elle, ni la dame qui louche d'ailleurs, parce que les deux combinées, c'est le malaise
assuré... Le costard regarde ainsi le costaud, qui lui, se met à regarder le costard en retour. Le courant passe entre eux, les deux se jaugent, se scrutent et se sourient, une idée derrière la
tête. Ils se sont sentis, ils se sont compris.
La blonde aussi a compris qu'elle n'avait plus aucune chance avec le
costaud et se tourne ainsi vers le jeune au baggie, qui essaie, à son tour, de la reluquer. Entre eux deux, la vieille en tartan comprend parfaitement leur manège. Elle ne fait rien pour les
aider : elle leur cache la vue, les gène de tout son tartan, comme si elle y éprouvait un plaisir non dissimulé. Vu son expertise dans l'art de bloquer cette attirance naissante, elle doit
certainement être surveillante en chef dans un pensionnat pour jeunes filles de bonne famille... Un épanouissement personnel et professionnel certain...
Que va-t-il se passer ? Les différents membres de cette salle d'attente vont-ils en venir aux mains ? Non, ça y
est, la porte s'ouvre enfin ! On vient me chercher, on vient nous chercher ! On va enfin pouvoir quitter cette fichue salle d'attente ! Chacun d'entre nous se lève de sa banquette,
se dirige vers la porte, la passe... Même l'obèse.
On arrive enfin sur le plateau après cette attente interminable... Allez, silence ! Ca commence...
...
" Voici l'équipe d'aujourd'hui... 9 candidats venus pour remporter une
cagnotte pouvant atteindre 50 000 €. Mais un seul d'entre eux repartira peut-être avec cette somme à la fin de l'émission. Les huit autres quitteront le plateau les mains vides, désignés
tour à tour et manche après manche comme étant les maillons faibles... Bienvenue... Vous allez regarder le Maillon Faible ! "
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