Causerie mythique, causerie mythologique, mes amis,
laissons-nous dévorer par les mythes... Plongeons ainsi, tous ensemble, au coeur des légendes populaires, à la rencontre d'un être un peu mi-figue, mi raisin ; à la découverte d'une créature
au charme divin ; au contact d'une femme qui pouvait passer jusque des heures dans son bain ; puisqu'aujourd'hui, dans cette causerie mythique, nous allons nous entretenir de Mélusine.
Mélusine... Le charme et la grâce incarnés... La douceur et la tempérance... L'appel au stupre et à la luxure au vu des courbes callipyges de la dame... Et pourtant... Pourtant, Mélusine était
maudite, ensorcelée, houspillée. Elle portait sur elle l'opprobre d'une mère trop à cheval sur ses valeurs, et le payait de manière hebdomadaire, ne pouvant rien y faire.
Tout était parti d'une bête histoire de vengeance. La père de Mélusine n'avait pas tenu le serment qu'il avait fait à sa fée de femme de ne pas l'espionner en certaines périodes délicates de sa
vie, et la mère de notre héroïne du jour avait derechef claqué la porte, ses trois filles sous le bras, elle s'était barré. Exilées sur l'île d'Avalon, les trois filles avaient grandi dans une
haine du père que n'importe quel psychiatre se serrait délecté de disséquer, et avaient voulu se venger. Elles avaient ainsi enlevé, séquestré et torturé leur père, mais hélas, ça n'avait pas
duré. Leur mère avait découvert le pot aux roses, et pour leur apprendre la vie, les avait sévèrement punies.
Mélusine, l'aînée, s'était retrouvée affublée d'une queue de
serpente ou de poisson, à partir du nombril, tous les samedis ; Mélior, la cadette, avait été condamnée à garder sans relâche un épervier ; quant à Palestine, la benjamine, elle se vit
cousu l'hymen au fil d'or et enfermée dans un château, avec trésor et dragon à la clé, et pour seule occupation, celle d'attendre désespérément le preux chevalier tout en regardant les différents
candidats se faire zigouiller à essayer de la sauver.
Mélusine, de son côté, prenait assez mal sa malédiction. Encore, se changer en demi-poisson une fois par semaine, ça allait, c'était supportable... Mais pourquoi donc le samedi et pas plutôt le
lundi ou le jeudi ??? Parce qu'elle avait autre chose à faire, le samedi, Mélusine ! Elle en était à un âge où elle aurait bien aimé sortir, faire la fête, exhiber son nouveau hennin à
toutes ses copines en parlant des exploits chevaleresques des garçons, et au lieu de ça, le samedi, elle était privée de sortie du fait de ses transformations... Impossible, donc, pour Mélusine
de faire un billard le samedi soir ou de profiter des entrées gratos pour les filles avant minuit au Macumba Club de Vélampouille-sous-Belon, impossible d'aller draguer dans les bals et de lever
du Prince Charmant, le samedi, elle devait rester cloîtrée, avec pour seule activité, et mon Dieu que c'est passionnant, de prendre un bain...
Il était vrai que si l'eau soulageait le bas de son corps,
elle laissait à Mélusine, outre une forte odeur de sardine bien tenace, un goût amer de solitude... La jeune fille voulait trouver l'amour. Alors elle était partie, son baluchon et sa queue de
poisson sous le bras. D'Albanie, elle avait traversé les terres d'Europe, traversé les montagnes, parcouru les vallées, pour arriver, après des mois de cheminement, dans le Poitou, aux alentours
de Lusignan.
Il faisait lourd, ce jour-là, et la fée était fourbue, elle n'en pouvait plus, de cette aventure... En plus, il y avait cette source, fraîche et accueillante, qui l'appelait, l'attendait, lui
donnait des envies... On n'était pas samedi, mais qu'à cela ne tienne, Mélusine s'était dévêtue, et elle avait plongé.
Mélusine ne savait pas, cependant, que la source était un des points d'observation préférés de Raymondin de Lusignan. Raymondin était ce qu'on pouvait communément appelé un voyeur patenté. Il
adorait espionner les gens, surtout dans leur plus stricte intimité, il aimait se cacher pendant des heures pour découvrir ce que ses contemporains faisaient à l'abri des regards indiscrets, il
prenait son pied à fouiner et quand il y arrivait, très vite, son oeil se mettait à friser...
Raymondin connaissait tous les stratagèmes, toutes les
techniques les plus expérimentées de voyeurisme professionnel, et il collectionnait en son esprit paires de fesses, paires de seins et autres paires de roubignoles. Il aurait certainement pu
rédiger une encyclopédie sur le sujet.
Sauf que là, Raymondin était subjugué par cette jeune fille qui prenait son bain. Elle était belle, magnifique, sublime, les mots lui manquaient tant sa beauté l'époustouflait, si bien qu'au
premier regard, il l'avait aimé. Alors il s'était élancé et, peut-être de manière un peu cavalière, il lui avait demandé de l'épouser. Mélusine, amusée, avait accepté, mais à une condition :
le samedi. Le samedi, c'était son jour à elle, celui où elle pourrait rester seule dans ses appartements sans que personne, même lui, ne vienne l'importuner, ne cherche à la voir, ni même à
l'entrapercevoir... Raymondin était prêt à tout accepter, et deux jours plus tard, ils étaient mariés.
Les années passèrent et Raymondin tint la promesse faite à sa femme. Il sut mettre de côté ses pulsions voyeuristes et, profitant des six autres jours de la semaine, il fit 10 enfants à Mélusine.
La fée pensait avoir trouvé la vie la plus belle possible...
C'était sans compter sur les quelques potes de beuverie de Raymondin. Car tous les samedis, pour s'occuper, pour oublier, Raymondin allait s'encanailler au bar PMU du bourg de Lusignan, et chaque
semaine, il y refaisait le monde avec les piliers de comptoir. Les poivrots, eux, s'interrogeaient de plus en plus, au sujet de Mélusine, au point même d'en aiguiser la curiosité de Raymondin...
Que pouvait-elle bien faire le samedi ? Voyait-elle en secret d'autres hommes ? Pire... S'adonnait-elle à quelque acte de sorcellerie ?... C'en était trop ! Raymondin avait
besoin de voir, il avait besoin de savoir...
Le samedi suivant, Raymondin ne se rendit pas au bistrot du coin. Il resta dans dans son château. La curiosité le tenait,
le dévorait et l'homme se rapprochait irrémédiablement des appartements de son épouse.
Retrouvant ses techniques passées, Raymondin entrebâilla doucement la porte, juste assez pour voir sans être vu, des années de métier... Mélusine était dans son bain, elle lui tournait le dos et
semblait occupée à se brosser les cheveux, tout en se regardant dans son miroir doré. Une chose, cependant : elle n'avait plus de jambe mais une immense queue de poisson. Le détail, s'il
semblait étonnant, ne troubla en rien Raymondin. Il la trouvait toujours aussi belle, toujours aussi attirante, comme au premier jour, et ce même en sirène, alors il restait à la regarder, épaté,
ébahis, ravi. Quand enfin il se souvint... Il avait promis, il avait juré qu'il ne chercherait pas à la regarder le samedi, il se devait de s'en aller, en tachant de ne pas être repéré.
Quand Raymondin eut refermé la porte, Mélusine pleurait. Dans
le reflet de son miroir doré, elle avait vu son mari la mater. Il avait failli à sa parole, il ne restait donc plus qu'une chose à faire, à la fée : disparaître, tout quitter, tout laisser
derrière elle. Raymondin avait été trop curieux, à présent, il allait le payer, car plus jamais il ne la reverrait...
Dans la contrée de Lusignan, on garde toujours le souvenir de Mélusine, la femme-fée qui tous les samedis se transformait en sirène à l'abri des regards de son mari. On dit même qu'elle est
restée hanter la région, et qu'à chaque fois que l'un de ses descendants est sur le point de décéder, elle réapparaît et vient, elle-aussi, se lamenter. Alors mes amis, levons notre verre en
l'honneur de Mélusine, sirène à la vie tourmentée, et pour que son histoire survive à jamais, à mi-ton... Mythons.
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