Hagard... Vitreux...
Nauséeux... Des heures et des jours... Des nuits sans sommeil, agité, angoissé... Se demandant toujours quand ? Pourquoi ? Et traînant inlassablement, le ventre noué, l'estomac
retourné. Ca fait trois semaines... Trois semaines de vide... Trois semaines de désert... Trois semaines d'oubli... Pourquoi suis-je ainsi délaissé ? Pourquoi m'a-t-on abandonné ?
Quelqu'un m'en veut-il vraiment ? Je suis en manque et je le sais... J'ai besoin de ma dose et je hurle... Je ne suis pas sevré, je suis plus que stressé...
Depuis trois semaines, j'ai changé de ville, changé de vie, changé d'horizon, laissant là quelques cartons, emportant ailleurs ce qui composait ma maison. Les plantes ont été ramassées, les
livres se sont empilés, les disques se sont assemblés, la télé, le frigo, la radio, tout est parti, tout, même l'ordinateur. Mais la connexion... Cette divine connexion à la toile, aux réseaux
bouillonnants des envies passagères, me laisse m'en aller, ne souhaitant m'accompagner...
Je l'avais pourtant
regardé, dans mon ancien chez moi, je lui avais tendu la main et proposé de venir, mais elle n'avait voulu, ses numéros devant rester régionaux. Je ne la dérangeais pas, m'avait-elle signifié,
elle s'était même habitué à ma présence... Elle aimait m'apporter une ouverture sur le monde, des éclaircissements insoupçonnés ou encore de nouvelles amitiés, mais elle était sous la coupe d'un
indicatif bien précis, alors je devais la laisser.
J'étais triste, j'avais envie de pleurer tant je m'étais attaché à elle... Que de moments avions-nous connu ensemble ! Que de joies ! Que de peines ! Que de cheveux et de sourires
arrachés ! C'était le bon temps et je ne l'avais vu filer...
La tête dans mes cartons, j'ai tout fait pour ne pas penser à mon ancienne connexion. Résolument, je me tournais vers l'avenir, essayant de la remplacer, essayant de nouer une nouvelle amitié,
mais rien ne venait. Jamais mon ordinateur n'accrochait un réseau, jamais la toile ne voulait l'épingler, il restait de côté, et moi, je sentais le manque me gagner...
Ca avait commencé
doucement... Tout d'abord, des démangeaisons, des envies passagères... Décrocher le téléphone en quête de la tonalité, tenter de s'élancer sur la toile mais très vite se retrouver bloqué, et
tourner en rond... Tourner en rond en attendant ce moment fatidique qui enfin vous donnerait votre accès... Attendre... Ne faire qu'attendre...
Mais au bout d'un moment, l'attente est trop longue, le manque est prégnant et les besoins naturels se font sentir... L'homme délaissé, ce moi dont on ne peut plus parler qu'à la troisième
personne du singulier, cet être moderne et d'habitude avenant se recroqueville sur lui-même, se perd dans ses pensées, s'énerve pour un rien et fait sa crise...
« Où est ma
dose ??? » s'écrie-t-il en faisant des lambeaux de sa chemise immaculée... « Qui me veut du mal ??? » Eructe-t-il aussi, recherchant le complot... L'homme moderne est en
manque, il perd ses repères, délire, et s'injecte les yeux de sang, il n'est plus contrôlable. Alors il sort dans la rue, redécouvre cet univers familier qui pourtant l'interpelle... Où est
passée la virtualité ? Comment peut-on réellement vivre dans un monde physique ? Où sont donc les émoticônes et le langage abrégé ? L'homme en manque ne sait plus s'exprimer, il
est perdu...
C'est ainsi qu'à mon image lors de ces dernières semaines, il erre, se balance d'un trottoir à l'autre, cherchant l'occupation, cherchant l'inspiration, la sortie du tunnel. Il n'ose plus
regarder ses vecteurs de communicabilité, il ne veut plus être déçu, il ne veut plus nourrir d'espoirs vains et d'illusions perdues... Il s'accroche à ses souvenirs et se paye un cyber deux fois
par semaine, la métadone du bloggeur en mal d'accessibilité.
Un jour enfin, le
calvaire prend fin. Un bouton s'allume, un téléphone s'anime, l'homme en manque et délaissé ne réalise pas... Le voyant clignote, appelle, interpelle l'oeil vitreux, se fait insistant et
l'intéressé comprend enfin... La vie revient, l'écran s'allume. A mesure que l'ordinateur reprend des couleurs, le visage de l'homme en manque s'anime, s'illumine de cet espoir retrouvé, de cette
chaîne qu'à nouveau il passe à son poignet, et de ces heures qu'il va pouvoir dépenser, sans compter.
A présent, l'homme en manque est redevenu l'homme, tout simplement. Dans ses nouveaux appartements, il a retrouvé ce qu'il était, il s'est recalé dans les pas de ce qu'il avait quitté et laissé
de côté... Trois semaines de sevrage mais pour lui, une éternité... Comme quoi, au final, l'homme moderne ne sait bien vivre qu'enchaîné, au boulet de sa connectivité.

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