Georges est à nouveau sur la route, il
recommence à voyager… Il a passé quelques jours de repos obligatoire dans un orphelinat, ça l'a littéralement chamboulé. Des enfants qui essaient de vivre dans un climat de terreur, des jeunes
qui font tout pour les aider, mais qui se font tabasser par des militaires avides de démonstrations de force, un président autoritaire... Georges ne peut s'empêcher de penser à tout ce qu'il a
vécu, tout ce qu'il a subi, sans rien faire... Et maintenant il avance, il se laisse guider par ses pieds, il suit le cours de ses pensées...
En quittant ses nouveaux amis, ceux l'avaient soigné et qu'il avait soignés, il s'était promis de trouver un moyen de les aider, de les délivrer de cette chape de plomb, au-dessus de leurs têtes,
de changer la situation et d'agir... Mais pour l'instant, Georges a beau se creuser la cervelle, rien ne vient… Pas une idée, pas une lumière… Rien. Alors, c’est le pouce levé et l'esprit absorbé
qu’il continue d'avancer…
Pendant des heures, les automobiles le dépassent, mais Georges ne les voit pas, il
ne s’y intéresse à peine… A chaque pas qu'il fait, il se rapproche de la ville, de la civilisation, mais il ne s'en
rend même pas compte... Une voiture passe encore… Une autre… Encore une autre… Et puis… SPLATCH !!! … Georges n'a pas vu la flaque d'eau, la voiture non plus et de fait, Georges est trempé
jusqu'aux os… Deux mètres plus loin, la voiture s'arrête, une femme en sort, semble désolée, navrée, mais en même temps, elle est un poil amusée… Et Georges aussi ; il prend cette
mésaventure à la rigolade, si bien qu'aussitôt, les deux partent dans de grands éclats de rires qui se terminent très vite devant un café.
La femme s’appelle Nirina. Elle est grande, rousse, elle a des petites tâches de rousseur disséminées autour de son nez… Elle est attentive, boit les paroles de Georges et les appuie de son
regard intense et déstabilisant à la fois. Georges lui parle de tout, de ses voyages, de ses aventures, de ses galères, et elle, elle répond
littérature… Quand elle parle, c’est marrant, c’est bizarre, mais il se dégage de son corps
quelque chose de troublant et d’hypnotisant à la fois, quelque chose qui fascine Georges et qui le pousse un peu plus à fond, dans la discussion.
Nirina aime lire. Chaque fois qu'elle trouve un livre, c’est bien simple, elle le dévore, elle s’y accroche et ne le lâche plus. Elle aime les mots, leurs agencements, les histoires qu’ils
racontent, et à chaque nouvelle page qu’elle tourne, elle s’évade, elle s’envole… C’est ça, pour elle, le voyage... Voyager dans sa tête, dans son esprit, dans coeur, se laisser transporter,
enlever, pour Nirina, il n’y a que ça de vrai…
C’est pourquoi elle a voulu s’en faire un métier… Là-bas, dans la ville qui se dessine déjà, à l’horizon, elle a une petite boutique… Oh… Pas bien grande, la boutique... Tout juste coincée entre
une méga boucherie chevaline et un grand magasin de tapis orientaux. Il y a peu d’espace, mais chaque centimètre carré est rentabilisé. Un livre sur un autre, sur encore un autre… De loin, ça
fait un peu fouillis, mais Nirina connaît chacune des références, et en fonction des souhaits de ses clients, elle sait toujours débusquer le livre approprié…
Quand les gens entrent dans son
magasin, ils se sentent parfois perdus, parfois désorientés. Nirina s’approche alors doucement d’eux… De sa voix suave et enchanteresse, elle récupère leurs attentes, cible leurs envies, et c’est
sans heurt qu’elle les mène jusqu’à l'ouvrage qui pourra les ravir. A chaque fois, les clients sortent de sa boutique avec un grand sourire sur le visage, et très vite ils reviennent… La boutique
devient leur repère…
Si elle veut s’agrandir ? Non… Non, c’est pas la peine… Ce qui lui plaît, à Nirina, c’est cet amas, ce bordel organisé. Sa boutique a une âme… « D’ailleurs, tu as envie de la
visiter ? »
Georges
accepte et Nirina le mène jusque chez elle. C’est trait pour trait comme elle l’a décrit. Le charme est là, l’envie de lire, et puis cette odeur… Cette odeur qui vous prend à la gorge juste quand
vous rentrez… Une odeur d’encens et de poussière, de pages de lectures mêlées aux pages d’écritures… On sent que les mots filent, fusent et s’égaient, qu’ils trouvent dans la boutique de Nirina
leur accomplissement personnel, Georges en est épaté…
Alors il veut voir si sa nouvelle amie est aussi forte qu’elle le dit… Ensemble, ils commencent à faire le tour des goûts littéraires de Georges, ce qui l’intéresse, ce qui le passionne… Au
départ, Georges ne sait pas trop… Il est venu au voyage malgré lui, est-ce que ça peut se passer de la même façon pour les livres ? Alors il lui parle de tout, de ses envies du moment, de ce
qui lui trotte dans la tête et du but qu'il s'est fixé...
Nirina sourie. Un éclair pétille dans ses yeux, c’est comme si elle savait déjà ce qu’il lui fallait. Bonnet sur la tête, blouse sur les vêtements et lunettes d’aviateur sur le nez, elle
s’enfonce alors dans son magasin, renverse deux ou trois piles de bouquins, elle farfouille, suit une piste, tourne, revient sur ses pas, et au bout de plusieurs minutes, elle revient, un livre à
la main, un sourire de vainqueur irradie son visage…
« C’est ce livre qu’il te
faut, Georges... Prend-le, il est à toi !»
Georges la regarde de biais, il est un poil dubitatif. La couverture est jaunie, le titre est illisible, les pages sont cornées, sales, abîmées, mais Nirina, pose quand même le livre dans les
mains de Georges, et très vite, elle le raccompagne jusque la sortie.
« Lis-le, Georges… Fais-moi confiance ! »
La porte se ferme et Georges est seul, son sac sur le dos et ce livre à la main. D’un pas lent, il se dirige vers le parc le plus proche, se pose sur un banc, regarde le livre, hésite, l’ouvre et
se met à lire… Les pages défilent sous ses doigts, les mots s’animent dans son esprit, et enfin… enfin le sourire se dessine sur le visage de Georges... Il vient d'avoir une idée…
A
suivre... 
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