On n'en parle pas, on nous dit rien, on nous le cache, mais sachez, amis lecteurs, qu'il y a de cela quelques temps, de justesse, nous avons échappé à une catastrophe sans égal, à un événement
sans précédent qui aurait pu faire littéralement chavirer l'avenir de notre humanité. Notre monde a failli sombrer dans la terreur et le chaos, dans la désolation et la désorganisation, dans
l'horreur et la peur... Mais laissez-moi vous raconter cette sombre histoire depuis son point de départ...

Ca se passe il y a à peu près un lustre, dans une petite chaumière égaré, au coeur des landes désolées. La Mort erre, serrée dans son petit peignoir de satin rose, elle broie du noir, tourne en
rond et revient, s'assoit tristement dans son canapé bleu à fleurs jaunes, une télécommande vissée à la main. Elle déprime, se laisse dépérir, ne s'intéresse plus à rien, même pas à son travail,
qu'elle délaisse... Le visage livide, des cernes creusées sous ses orbites, elle n'a plus que le linceul sur les os, elle fait peur à voir.
Ca fait quelques temps que la Mort traîne sa solitude et ne sort plus de chez elle, qu'elle végète, le regard vide et le goût à rien, délaissant même Guiguitte, son amie de toujours, qu'elle
laisse seule se morfondre dans un coin. La Mort soupire, se lève, se rassoit, ne jette qu'un faible regard sur les factures qui s'entassent et souffle à nouveau... Ses caisses sont vides, le
salaire de la Peur ne rapporte plus, son pouvoir d'achat diminue, la Mort est fauchée et s'interroge.
Qu'est-ce que ce temps où la Mort ne fait plus
peur ? Qu'est-ce que ce temps où l'on peut vivre à un âge canonique ? Qu'est-ce que ce temps d'avancées médicales, de guérisons spectaculaires, de baisse de la mortalité sur les routes
et de principe de précaution ? Partout on le dit : La mortalité diminue, les français vivent... Et ça ne fait pas les affaires de la Mort...
« Ils n'ont plus besoin de moi, hein ? Et bien puisque c'est comme ça, j'arrête, je me mets en grève ! » s'exclame la Mort... « Fini de
jouer ! Qu'ils aillent donc se faire pendre ailleurs ! » Et la Mort de s'enfoncer un peu plus dans son canapé...
Guiguitte sent que sa maîtresse a un coup de mou, alors, elle sort de son panier d'osier, se traîne jusqu'au fauteuil de la Mort, se laisse choir à ses pieds et dépose délicatement sa tête sur
les genoux cagneux de l'être livide, remuant doucement du manche, de la droite vers la gauche... Machinalement, la Mort gratouille la tête de Guiguitte et s'égare dans ses pensées, dans les rêves
de la vie qu'elle aurait aimée... Elle s'imagine loin, ailleurs et différemment, autrement que si elle avait à remplir ce fichu job. Elle n'aurait sans doute pas fini comme ça, comme une vieille
acariâtre, seule, à boire son thé Fauchon avec ses galettes de Pleyben dans un peignoir de satin rose... Elle aurait peut-être trouvé l'amour ?

La Mort repense alors à son fantasme de toujours... Un beau, grand et jeune squelette, bien charpenté, avec des os bien robustes et une dentition parfaite... Un squelette dans les bras duquel
elle pourrait se blottir tendrement, se sentir en sécurité et accomplir l'acte d'amour... Ce qu'elle aurait aimé être prise, dans tous les sens, par tous les orbites, à en faire frissonner ses
rhumatismes ! Elle aurait pu enfin sentir le plaisir monter en elle et la submerger, elle aurait vécu l'extase, le bonheur... la jouissance éternelle !
A terme, elle l'aurait épouser, son beau squelette... Elle lui aurait préparé des petits plats dont elle a le secret, des recettes mortelles ! Son squelette serait rentré du boulot, dans un
halo de lumière, blond, beau, il aurait senti bon le sable chaud, et elle, elle se serait jetée à son cou, arborant ce si charmant tablier à pois vert qu'elle aurait débusqué en solde pour trois
francs six sous aux Galeries Lafayette...
Ils auraient eu des enfants, aussi... Toute
une marmaille squeletonne qui aurait couru entre ses tibias et se serait accrochée à son linceul tout en se fourrant allègrement la phalange dans l'os nasal... Les petits squeletons seraient
allés à l'école au cimetière communal, et le soir, ils auraient ramené leurs pierres tombales scolaires... Ils auraient des bonnes notes.
La Mort, en bonne ménagère, se serait fait tout un tas d'amies... Les lavandières de la nuit... Les sorcières maléfiques... Les sirènes... Toutes ensemble, elles seraient allées assister à des
réunions tuperware, des présentations de lingerie fine et coquine, elles auraient préparé des gâteaux pour les fêtes de charité et les kermesses du cimetière... Qui sait ? Peut-être même que
la Mort aurait pu prendre un amant...
Guiguitte remue légèrement sur les genoux de sa maîtresse, qui sort lentement de sa torpeur. La Mort pose doucement les yeux sur son amie de toujours et entrevoit son reflet dans la lame de
Guiguitte. Elle se regarde en face, orbites dans les orbites, et se remémore quelques-unes de ses gloires passées...
« Tu te souviens, Guiguitte ? La grande époque, les guerres, les meurtres, les famines... » Un sourire se dessine sur le crâne de la Mort tandis qu'elle s'enfonce
un peu plus dans son canapé.

C'était vraiment le bon temps, quand les hommes s'étripaient pour un rien... La guerre, les guerres... Celle de Cent Ans ! Du sang, des tueries, des cadavres et de l'huile bouillante... Que
de bonheur ! Et avec la pucelle, quelle flambée du diable ! Au moins, à cette époque, on savait rire ! Les hommes s'attrapaient les viscères et en faisaient des colliers qu'ils
offraient tendrement à leurs mamans chéries ! Maintenant on ne fait plus que des colliers de nouilles...
Il y avait aussi les révolutions, l'Inquisition, les guerres mondiales, les épurations ethniques, la bombe atomique, le World Trade Center, les épidémies... La Mort revoit défiler dans sa mémoire
ses meilleurs coups : la Peste Noire, le choléra, la tuberculose, le virus Ebola, la Vache Folle... Que de trophées...
A chaque fois, ses victimes essayaient de
lui échapper, de se cacher dans un coin, mais elle les chassait, elle savait bien qu'ils ne pouvaient se soustraire à son acte... Crises cardiaques, morts subites et inexpliquées, la Mort aimait
jouer de sadisme, notamment avec un tout petit bonhomme tout en blanc, rabougri et parkinsonien... Elle l'avait laissé agoniser pendant des années et des années sans venir le chercher ! Il
l'avait tant aidé à développer l'une de ses meilleures inventions, surtout dans les pays africains... Interdire la capote... Même elle, elle n'y aurait jamais pensé...
Ca fait comme un électrochoc dans le crâne de la Mort qui, vivement, se relève de son canapé, projetant Guiguitte au sol... Elle ne s'était jamais rendu compte auparavant, que ce métier, elle
l'aime, elle l'adore et qu'elle ne peut pas tant s'en passer ! Elle se doit de reprendre du poil de la bête ! Fini, le peignoir de satin rose, la Mort file dans son dressing et revêt
son plus beau tailleur, un Christian Lacroix.
« Allez Guiguitte ! On va reprendre du service, et pour ça, j'ai une idée bien sympa ! »
La Mort saisit ainsi Guiguitte de sa main droite et file de son petit cottage
en direction du centre urbain le plus proche. Elle est maintenant pleine de joie de vivre, chaleureuse et riante ! Discrètement, elle s'insinue dans la première maison de retraite, réchauffe
l'ambiance de quelques degrés, puis brandit haut Guiguitte dans un rire sardonique en s'adressant aux pensionnaires :
« Alors, mes cocottes, il paraît que je vous ai manqué ? Venez par-ici, les mémés, que je vous rafraîchisse la
mémoire... »
Et c'est le début du carnage ! La Mort
joyeuse et insouciante, fauche à tout-va les petites vieilles qui lui tombent sous la main. Elles rattrapent celles qui tentent une échappée de leurs déambulateurs, elle débusque celles qui se
terrent derrière les radiateurs, elle tranche, elle coupe, elle scie et toutes tombent, tandis que la Mort récupère quelques dentiers en guise de trophées...
Ainsi, vous pouvez le voir, amis lecteurs, la Mort a repris goût à la vie, la Mort est guérie, la Mort est sauvée et peut maintenant nous sauver de cette invasion sénile que voulait créer le
monde des petits vieux ! Rendons alors tous gloire à la Mort pour son acte héroïque et courageux, bénissons-là, chérissons-là, Alléluia !
Au crématorium de Vélampouille-sous-Belon, Nicolas Gautier, pour Ephemeridiae.

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