7 mois... 7 mois sans nouvelles, sans images, sans rien.
Pas un mot lâché, pas une ligne griffonnée, pas une virgule déplacée, tel un pleutre, depuis 7 mois, je vous ai laissé sans rien, si ce n'est un page vide, un silence pesant et des éphémérides au
placard... Alors quand on est tant absent, on tente toutes les excuses, tous les subterfuges : le chien qui a mangé le devoir, l'attaque thermonucléaire ou le décès du canaris jaune – à
défaut d'imagination, celui de l'arrière-grand-tante par alliance du beau-frère de votre cousine.
De mon côté, point besoin de ce genre d'excuses, puisque la raison de mon absence prolongée est ailleurs. Il s'agit d'une histoire sordide, d'un conte inattendu, d'une fable à la limite du
raisonnable, et tout commence avec la présence d'un nain...
Pas bien grand, barbu et au chapeau pointu, ce nain était venu m'importuner alors que je sommeillais, tout en rêvassant les nouveaux rebondissements de ma future chronique. Ca s'était passé sans
que je comprenne le pourquoi du comment, mais vivement, le nain m'avait tiré par l'épaule, sorti de ma léthargie, et m'avais traîné loin de mon chez-moi, d'un simple claquement de doigt.
Avant que je ne puisse réaliser ce qui m'était arrivé, je
m'étais retrouvé ligoté, bâillonné et jeté dans une sorte de caverne aussi sombre qu'humide, aussi lugubre que sordide. Autour de moi, je voyais mon nain-ravisseur courir partout, aidé de toute
une troupe d'autres nains aux bonnets de toutes les couleurs. Que m'arrivait-il ? Je ne le savais...
Les nains, eux, s'affairaient et ne semblaient plus se soucier de mon compte. Ils branchaient de drôles d'appareils, ils allumaient quantité de lumières, ils se tapaient sur l'épaule tout en se
parlant dans une langue bizarre, mais moi, ils ne me regardaient pas. Je n'étais qu'un vulgaire saucisson jeté là, dans un coin, attendant son sort, résigné et inquiet.
Quand enfin ma bobine sembla intéresser les nains... Ils en avaient fini avec tous leurs appareils et s'approchaient lentement de moi. Ils avaient le teint particulièrement pâle, et leurs visages
n'exprimaient ni joie de vivre, ni bonhomie, ni jovialité, ni l'amabilité propre à ce qu'on attend généralement d'un nain. Ils semblaient surtout vidés, hagards, presque à moitié déprimés.
Et là, ils m'ont expliqué...
Depuis le commencement du monde, le destin du nain est de
carapater dans les bois, de creuser des mines de diamant et de se taper guillerettement sur la panse avec à la dernière anecdote entendue dans la communauté. Les nains chantent et festoient,
dansent et niquoient, puis se racontent leurs histoires, les uns aux autres devant un feu de camp, une cheminée, une table garnie ou un verre de gnôle, c'est selon. C'est la tradition séculaire,
le nain ne se voit vivre autrement, et pourtant...
Pourtant aujourd'hui, plus rien ne fonctionne, plus rien ne les rend fébriles. Les nains ont perdu leur imagination, et depuis, ils errent, vidés de leur substance, vidés de leurs rêves et de
leurs euphories. La seule histoire qui veut bien encore se laisser conter dans leur communauté, c'est l'histoire de leur malheur, l'histoire de ces nains qui, un jour, ont voulu grandir et
s'inclure dans un monde d'adultes, à condition qu'ils laissent au loin leur imagination.
Ils ont alors mis leurs histoires dans un coffre, un placard,
une boîte à souvenir qu'ils ont enterrés loin, pour ainsi entrer de plein pied dans ce monde moderne fait de costards-cravates, attachés-case, réunions de bureau et primes au résultat. Les nains
sont devenus sérieux, sévères, austères, moqueurs et vindicatifs, ils ont perdu cette étincelle qui faisait leur vie, ils sont devenus des zombis.
Depuis, plus d'envies, plus de plaisirs, juste la rentabilité, les nains en ont assez. Car à force de se renfrogner, ils ont tout oublié, leurs histoires autant que les endroits où ils les ont
cachées. Impossible de les retrouver.
Alors, les nains ont cherché des gens pour les aider, des gens
qui ont l'habitude de jouer avec le verbe, avec les mots, et qui prennent plaisir à les assembler pour raconter. Des histoires, des anecdotes, des saynètes, les nains ont voulu tout prendre, tout
entendre, tout rassembler et tout enregistrer sur leurs machines bizarres, espérant ainsi retrouver ce qui faisait leur vie passée.
De ma chaise, ligoté, l'envie m'a pris de les aider, de leur permettre de retrouver rêves et espoirs, envies et joie de vivre. J'avais peu de choses en stock, j'avais, à l'époque, l'impression de
ne plus avoir grand chose à raconter, et pourtant, rien qu'en ouvrant la bouche, c'est venu. Les histoires se sont tricotées, détricotées, retricotées, et pendant ces 7 mois, je les ai faites
s'épanouir à l'oreille des nains, ou tout du moins, j'ai essayé.
Mais au bout de 7 mois, il m'a fallu les laisser. J'ai abandonné
les nains, leur grotte et leurs machines à enregistrer les histoires. Ils reprenaient du poil de la bête, les envies recommençaient à les titiller, les sourires revenaient. J'ai laissé le soin à
d'autres de poursuivre cette grande oeuvre de sauvetage des nains à laquelle j'avais apporté ma petite pierre, et qui sait, si on s'y met tous, les nains retrouveront-ils leur gloire
passée ?
En tout cas, moi, je continue, je recommence, je reprends, prenez-le comme vous le souhaitez. Je ne veux pas laisser les histoires de côté et finir comme ces nains, seul et complètement
desséché.
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